La légende de Lalla Setti – 2ème partie

Revenons à notre narrateur: pour continuer de nous déclamer la Qacida de son manuscrit (al-Arif) prit un air inspiré:

«- Dawiya, qu’accompagnait son frère chaykh Abdelaziz ainsi que quelques proches parents, arriva au moment où les pèlerins s’apprêtaient à prendre le départ pour les Lieux Saints. L’Emir commandant la caravane, un adepte de la Tariqa, reçut les membres de la famille de Sidi Abdelkader Djilani avec déférence et respect.


Il salua le moqaddem chargé du groupe et lui dit : «- Lorsque nous quitterons Bagdad pour nous diriger vers Yathrib puis la Mecque nous suivrons la voie qui nous conduira le long de la côte ouest de la Mer Rouge !». Enfin, sur l’ordre de l’Emir l’équipage s’ébranla.

La caravane qui regroupait manifestement les gens venus de Bagdad, auxquels s’étaient finalement joints ceux de la vallée de l’Euphrate, entama sa longue marche. Des étapes furent franchies, entrecoupées de haltes, parfois de repos de plusieurs heures ; toutefois le rythme général du voyage demeurait régulier. De temps à autre des cavaliers passaient en trombe, longeant le cortège ; ils donnaient l’impression de veiller sur les pèlerins afin de faire ensuite leur rapport à l’Emir.

Au bout de quelques jours on passa devant Palmyre, la légendaire oasis du désert, carrefour du commerce avec l’Inde : ici s’étaient rencontrés Balkys (la reine de Saba) et le roi Souleïman (Salomon). Vint alors le temps où on s’arrêta dans les oasis de Taïma et de el-Holzi avant de goûter une halte près de l’antique Petra, (à deux jours de marche au sud de la Mer Morte) ; cette cité commerçante autrefois florissante fut ruinée par les romains en 106 de J.C. Ensuite la caravane reprit son cheminement suivant un train modéré, dans un ordre convenable, pour finir d’atteindre le pays de Madian, patrie du patriarche Choaïb, région des grottes-tombeaux et des palmeraies où Moïse avait trouvé refuge ; il y vécu assez longtemps jusqu’à prendre femme et fonder une famille.

Dans une atmosphère chargée de prières, de recueillement et de dévotions, les pèlerins allaient le cœur serein ; certains entonnaient des «oraisons» à la gloire de Dieu et de son Prophète, bientôt soutenus par un chœur puissant de femmes et d’hommes qui répétaient sans se lasser des «douâ» ou prières rituelles …On traversa des régions où l’histoire et la légende se confondaient. Voici, par exemple, Adjfour qui devait sa notoriété aux deux amants Djamil et Bothaïna. Plus loin on fit halte au château de Faîd où, selon la tradition, les pèlerins venant d’Irak déposaient une partie de leurs provisions qu’ils reprenaient sur le chemin du retour. L’entrée de ce long cortège dans le plateau de Nedjd fut majestueuse, tant cette immense région s’étendait à perte de vue ; à Kârourâh puis à Nokrâh comme auparavant à Al’Oceïlah, on fit chaque fois provision d’eau.

Aussitôt que la caravane campait, «un groupe de fidèles vérifiait s’il y avait des voyageurs malades auxquels on s’empressait de distribuer des médicaments. Ensuite, de place en place, de jeunes femmes énergiques préparaient la nourriture dans de grandes chaudières en cuivre nommées ‘’maçout» – sous la direction de servantes plus âgées ; des garçons affairés distribuaient à manger à tous les pauvres ainsi qu’à ceux qui n’avaient plus de provisions»

Quitter le Nedjd pour Wadi el-Arous était la prochaine halte : tout le monde se sentit soulagé quand le commandant ordonna un campement de trois jours nécessaires pour apprêter et organiser convenablement la future étape annoncée à haute voix par les cavaliers crieurs : Médine, Médine vous attend bonnes âmes, préparez-vous à y entrer : marhabane wa ahlane wa sahlane, que la Paix guide nos pas !

Le séjour dans la ville bénie du Prophète allait durer une semaine pleinement remplie en visites, en prières et en dévotions : des guides dûment mandatés conduisaient des groupes de pèlerins de mosquées en mosquées, et de sanctuaires en sanctuaires, tous ces hauts lieux de l’Islam «répétaient à l’infini l’écho triomphant de la Vraie Religion» !

Enfin la caravane sortit de Médine pour finir de reprendre son voyage. Après des jours de marche elle fit halte à Badr pour une journée consacrée entièrement aux «dikr» et aux prières ; Badr l’oasis glorieuse entre toutes où Dieu avait donné la victoire à Son Envoyé ; on y admirait une source jaillissante jouxtant un beau jardin. Plus loin se trouvait la sépulture «des martyrs de la foi» ; on y apercevait également la «montagne de la Miséricorde où descendirent les Anges sur ordre divin !»

Sur la route menant de «Badr à Safrâ il existait une vaste colline de sable appelée Montagne des Tambours au pied de laquelle le Prophète d’Allah pria son Seigneur durant toute la journée de la mémorable bataille». Pendant tout le trajet «un profond silence planait sur les hommes et les femmes du convoi ; dans cette atmosphère solennelle, chacun semblait se replier sur soi-même, comme plongé dans une méditation profonde ; l’endroit, il est vrai incitait l’âme au détachement terrestre, à une réflexion attentive l’aidant à témoigner de l’infinie grandeur de la volonté divine !»

La plaine de Bezounâ se trouva brutalement devant la caravane ; «d’après les chroniqueurs c’était un désert dans lequel le guide lui-même s’égare, où l’ami ne pense plus à son ami !» La première journée de marche fut pénible ; hommes et femmes traînaient maintenant le pas, le soleil et la soif alourdissaient leurs gestes…(*)

(*) «- Cette interminable cohorte de pèlerins donnait l’impression, selon la formule d’un célèbre voyageur, qu’ils ne suivaient pas la caravane mais plutôt qu’ils la poussaient !»

Cependant leur esprit et leur cœur étaient pleins d’espoir tant la certitude qu’à la fin «leur calvaire comme leurs péchés s’effaceront devant les portes de la miséricorde divine, lesquelles finiraient de s’ouvrir pour les accueillir !»

Tout d’abord un vent léger se leva. Puis il souffla de plus en plus fort. Bientôt des nuées de poussière et de sable tourbillonnèrent, obscurcissant le ciel, affolant les bêtes et les hommes. Une atmosphère grisâtre comme irréelle se répandit. Des silhouettes fantomatiques s’agitaient. Parfois on apercevait vaguement des cavaliers éperdus poursuivant des chameaux lesquels traînaient derrière eux des litières fracassées ou des bagages que la tempête dispersait. Les gens fuyaient, courant dans toutes les directions. On aurait dit qu’un ouragan venu on ne sait d’où s’acharnait sur les êtres et les choses, bouleversant jusqu’à la nature : tout était sens dessus dessous.

Dawiya, allongée sur le sable, blottie contre le flanc de sa chamelle blanche, tenait solidement enroulée autour de son bras la corde servant de licou. La tête et le visage entièrement recouverts de son voile, il lui était impossible de distinguer quoi que ce soit. Au reste, dans l’état où elle se trouvait, elle n’était pas en mesure de faire le moindre geste. Qui sait ce qui l’attendait quand la tourmente cessera ? Au demeurant, un souvenir lancinant lui remettait en mémoire les recommandations de son père :

«- Chaque fois que tu te sentiras oppressée, désespérée ou triste, récite les versets du Noble Coran !»

Dawiya répéta et répéta encore l’éternel Message Divin. Chose étrange, elle n’arrivait pas à déterminer depuis quand cette situation durait ! Mais qu’importe, elle sut trouver auprès d’Allah le réconfort qui l’aida à surmonter l’épreuve qu’elle subissait !

Lorsque le vent semblait s’être calmé la femme se leva ; secouant la poussière qui la couvrait, elle fit quelques pas tirant sur la corde de sa fidèle monture. Le ciel était dégagé et le jour paraissait retrouver sa clarté naturelle. Autour d’elle il n’y avait que rocaille et vastes étendues de sable parsemées de pierrailles éclatées aux arêtes tranchantes. Un silence profond, insolite régnait. Elle tendit l’oreille mais ne décela aucun bruit, nul appel ni lointain cri : même les sons de tambours qu’on utilisait à cette époque pour ameuter les voyageurs dispersés à la suite d’un évènement grave ne résonnaient pas. Le paysage, maintenant anodin, restait désespérant de solitude ! Jusqu’aux incertains horizons, point de caravane, et encore moins de gens et de bêtes, comme si la terre se fut entrouverte pour finir d’engloutir tout ce monde ! Bonne et charitable Dawiya : les femmes de sa suite, les serviteurs, les bagages, les réserves d’eau, jusqu’aux provisions, tout s’était comme volatilisé !

Elle avança pour parvenir au sommet d‘une dune et scrutait tout ce qui s’offrait à sa vue. Lorsque soudain elle aperçut une tache blanche au lointain ! Se pouvait-il qu’au milieu de cet interminable désert il y ait quelqu’un ? Au bout d’un certain temps elle n’eût plus de doute : la silhouette se mouvait, elle avançait péniblement, mais elle avançait. Sa fatigue oubliée, paraissant heureuse et soulagée Dawiya finit de se lancer à sa rencontre, oubliant le licou qu’elle tenait ! En un rien de temps elle se trouva inexplicablement devant un vieillard à l’air placide qui lui inspira une immense espérance. Etait-ce parce que ses vêtements comme sa barbe fleurie étaient immaculés ou encore son regard chargé de douceur et de commisération qui lui rappelait la même profonde confiance qu’elle avait toujours ressentie pour les maîtres du Tasawwuf compagnons de son père ? Entre temps sa fidèle chamelle venait de disparaître à son tour. Les larmes qui jaillirent sous les palmes de ses cils lui nouèrent la gorge. Devant le silence du personnage elle resta un instant perplexe.

Comme si elle venait de s’éveiller, elle prit conscience qu’autour d’elle au tumulte du vent avait succédé un moment de tranquillité bienfaisante. Elle se confia au bien être des ferventes prières, des dévotions et des méditations car elle avait découvert depuis son enfance déjà que, par la patience et le vouloir d’Allah, les souffrances et les peines finissent toujours de s’effacer. A vrai dire elle n’était pas à proprement parler intriguée par la présence de cet homme ici et maintenant, pas plus qu’elle ne fut impressionnée par son mutisme, il avait sans doute ses raisons, mais elle aurait volontiers aimé savoir qui était cet inconnu ! Elle se retenait de lui poser la question. D’ailleurs elle n’eut pas le temps de dire le moindre mot, quand il lui demanda à brûle pourpoint :- Peux-tu m’aider ? Je me sens las et sans force ! – Que dois-je faire lui dit-elle ? – Tu sembles déterminée et animée d’une grande volonté, alors porte-moi sur ton dos !

Dawiya n’osa pas lui rétorquer ouvertement, cependant elle récita dans son cœur la réponse que fit Marie à l’Ange (Coran : Marie, Sourate XIX, Verset 19). L’énigmatique personnage baissa la tête puis lui répéta d’une façon distincte les mots qu’elle venait de prononcer en pensées ! Rassérénée, elle énonça : – Tu es un homme de bien et d’honneur, vieillard, tu crains Dieu !

Dès lors, sans hésiter elle mit un genou à terre tout en aidant le chaykh à grimper sur ses épaules. Commença alors pour elle une espèce de marche forcée, terrible ; évitant les accidents du terrain, elle souffrait, peinait sous son écrasant fardeau ; le souffle saccadé elle eut l’impression qu’elle étouffait. Des larmes coulaient sur ses joues engluées de poussière. La fatigue et la soif la torturaient. Alors même qu’elle était sur le point de défaillir, elle continuait de prier Dieu: – Seigneur, murmurait-elle, viens à mon secours, donne-moi la force de porter ce vénérable vieillard ! Dieu de miséricorde aide-nous ! Guide nos pas!

L’homme répétait en écho ses prières. Et voilà qu’à cet instant Dawiya eût le sentiment de perdre conscience. Comme dans un rêve, elle planait dans le ciel. Sous ses pieds défilait un paysage de dunes, de sable et de pierres. Elle finit de distinguer une longue piste au bout de laquelle une interminable caravane s’étirait. Ensuite elle se sentit plus légère et compris qu’il n’y avait plus personne sur ses épaules. Oui ! elle volait dans les airs, alors que la voix singulière du chaykh résonnait dans sa tête : les intonations familières qu’elle écoutait maintenant éveillèrent dans sa mémoire les souvenirs d’une enfance heureuse !

«- Ton épreuve est finie, Dawiya ! Tu viens d’accéder à un nouveau ‘’maqqam» spirituel ! Je suis venu à toi sur ordre Divin. Tu fus désignée parce que dans le jardin des amis de Dieu tu es plus fleur que jamais, nourrie à la sève de la foi Mohammadienne ! Sache que je suis également chargé de t’annoncer qu’Allah, dans son immense mansuétude t’a octroyé la Karama qui donne le pouvoir de visiter «les lointains magnifiques et de voir leurs enchantements prodigieux !»

Elle se retrouva au milieu des siens: ses amies, ses serviteurs, ses bêtes de somme jusqu’à sa chamelle blanche avec laquelle elle partagea ces moments insensés qu’elle avait vécus comme un cauchemar. Mais tous continuaient leur chemin sans même que quelqu’un ne lui accordât le moindre regard, comme si rien ne s’était passé ! Certes elle finissait de rejoindre sa réalité quotidienne, cependant, une simple réflexion lui mettait à l’esprit que les évènements qu’elle venait de vivre n’étaient pas l’effet d’une quelconque illusion : il lui suffisait de vouloir puis de baisser les paupières un moment pour y être de retour, «frôlant les nuages, portée par une sensation de grâce évanescente !»

La caravane ralentissait le pas en abordant Bahr Marr (Entre la plaine de Bazounâ et ici de nombreux jours s’étaient écoulés). Certains pèlerins s’affairèrent à faire une nouvelle provision d’eau. Au demeurant, sur la route qui relie Bagdad à la Mecque les Irakiens, princes ou bourgeois, artisans et hommes du peuple, généreux et volontaires, se sont consacrés depuis des générations à construire puis à entretenir des centaines de bassins, de puits, de réservoirs, de sources et de points d’eau au profit des pèlerins.

Bientôt les premières maisons de la Mecque apparurent. Les pèlerins n’étaient pas venus de si loin pour admirer les demeures ni les riches escortes des princes, rien ne pouvait les distraire dans leur détermination : vivre quelques jours de béatitude dans la Mère des cités, la Mecque éternelle, la patrie du Prophète aimé et vénéré… Le chœur des prières semblait alors devenir plus ardent : les hommes et les femmes proclamaient haut et fort leur amour d’Allah ! Comme s’ils désiraient ardemment que leur âme et leur cœur «se joignent à Dieu» ils répétaient et répétaient encore jusqu’à l’extase la formule consacrée en cette circonstance : – Labaïk Allah ou ma labaïk ! Labaïk lâ charika laka labaîk ! Innâ el hamda wa nîmata laka wa al-mûlk ! Lâ charika lak !..

«Lorsque les pèlerins eurent fini de prononcer leur vœux, les caravanes étaient autorisées à entrer dans la vallée pour camper devant la ville. Les tentes étaient disposées en rangées et faisaient comme des rues qu’on éclairait la nuit par des torches. Aussitôt les tentes dressées, des gardes patrouillaient sans cesse pour prévenir toutes sortes de désagréments aux invités d’Allah !

A chaque époque les alentours de la Kaâba étaient rénovés ; l’emplacement de la charmille d’Ismael fut souvent couvert de marbre clair, seules les pierres tombales d’Ismael et d’Agar restèrent en marbre vert. Les différentes sectes ou Turuq islamiques étaient séparées à l’intérieur du Temple : chacune priait dans une section différente de la Kaâba, derrière son propre chaykh qui s’asseyait sous un dais, devant une lampe de couleur différente pour chaque groupe.»

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